Pédopornographie : quels risques ?

Mathieu Lacambre, psychiatre hospitalier référent, président de la Fédération Française des Centres Ressources pour les Intervenants auprès des Auteurs de Violences Sexuelles (FFCRIAVS) :

L’exposition à des images d’enfants en train d’être violés et abusés est dangereuse pour trois raisons :
La première raison c’est qu’il y a de vrais enfants qui sont victimes de viols et d’agressions dans ces séquences pédopornographiques. Donc il y a des victimes.
La deuxième raison, c’est que ça peut donner l’illusion à la personne qui est attirée par des enfants sur le plan sexuel, qu’il n’est pas dangereux, délétère, qu’il ne fait rien, dans la réalité. Mais c’est une illusion puisqu’il y a des enfants qui sont victimes. Ça la déculpabilise d’une certaine manière, en disant « mais c’est pas moi qui le fait ». Mais ça c’est juste un moyen de rationaliser. C’est-à-dire que ça permet juste de justifier la poursuite de cette conduite. C’est-à-dire : « je peux continuer de consommer ces images puisque moi je ne viole pas des enfants ». On se raconte des histoires, là. Il y a des enfants qui sont violés, là ! « Ah mais en fait ils ont le sourire, donc c’est qu’ils sont consentants… qui ne dit mot consent. » Rien du tout ! Ça renvoie à l’incapacité à consentir de l’enfant. Il n’est pas en capacité de consentir. Donc là on se raconte des histoires aussi.
Troisième danger, c’est que ces images sont relativement accessibles et qu’elles vont maintenir un niveau d’excitation important. J’ai des fantasmes pédosexuels, je vais consommer des images, ça renforce finalement ces fantasmes, ça renforce mon niveau de libido et d’excitation et du coup, pour peu que j’aie l’opportunité d’avoir la petite voisine de 7 ans que je garde… je suis un peu alcoolisé, je suis un peu déprimé… Passage à l’acte ! Donc c’est un vrai danger.
Ces consommations d’images renferment ces trois niveaux de dangerosité : d’abord il y a des enfants victimes, ensuite ça permet juste de déculpabiliser le consommateur, et enfin ça maintient un niveau d’excitation élevé.

Est-ce qu’il y a un risque d’addiction en regardant ces images ?

Roland Coutanceau, psychiatre, psychanalyste, psychocriminologue, expert national, président de la Ligue Française pour la Santé Mentale :

Au niveau de l’image, c’est plutôt l’obsession. Donc au fond, on va plutôt utiliser « l’addiction » parce que ce mot maintenant a fait fureur, mais c’est vrai qu’il y a des gens qui disent : « Quand je m’ennuie, quand je suis seul chez moi, j’ai besoin de me shooter aux images pédopornographiques ». Parce que je suis angoissé d’être seul, parce que je suis déprimé, parce que je suis frustré, parce que je suis anxieux…

Ça vient remplir le vide ?

Exactement, ça vient remplir le vide… au départ. Après, exactement comme l’alcool et comme la drogue, ça devient un cercle vicieux en soi-même. Mais je vois beaucoup de gens qui sont addicts, mais regardez, quelle est leur vie, finalement, pour beaucoup d’entre eux ? Ils sont chez eux, s’ils travaillent ils ont très peu de vie sociale, c’est-à-dire qu’au fond, il y a un espèce d’enfermement dans une solitude en boucle avec la machine, avec les films, avec des images artificielles. Donc il y a quelque chose quand même, chez beaucoup d’entre eux, qui fait que c’est comme si la vie normale, qui est rencontrer des amis ou même vivre sa sexualité, être en relation avec des êtres physiques en chair et en os, devient secondaire par rapport à cette solitude, ce cercle vicieux avec les images pédopornographiques. La plupart des sujets addicts ont une forme d’isolement et de boucle un petit peu fermée avec le visionnage de films, avec la machine, et vous comprenez que bien sûr, ça devient une grande partie du monde mentale. Mais quand soi-même on a une vie plus normale, on se dit mais « en un sens, cet homme est presque coupé de la vie ».

Est-ce que c’est problématique de regarder ces images, sous-entendu, est-ce que s’exciter devant ces images rend cette personne complice de l’abus ?

Là, il y a deux éléments : en droit et psychologiquement.
En droit, si je regarde un film pédopornographique où un enfant est en train d’être abusé par un adulte réel, je suis son complice, je suis un receleur, donc le droit le condamne.
Mais au niveau psychologique, c’est aussi intéressant parce que dans les groupes de paroles, on voit comme le sujet passe de « je ne pensais pas faire de mal, c’est virtuel, moi je ne suis que quelqu’un qui visionne ». Donc il avait un auto-discours pour endormir sa conscience « au fond, je n’y suis pour rien, moi, je ne suis que… » ou même « ça me semblait artificiel, ça me semblait un monde irréel, je n’y pensais pas ». Donc finalement, regardez : quand on regarde un film, on est seul avec sa vérité, on est là, chez soi, seul dans sa chambre, dans son lit, dans un fauteuil, et puis on a quelque chose d’externe qui finalement est distancié. Donc on peut avoir l’impression, comme le disent certains, pas totalement, mais « je ne fais rien de mal » ou « je ne fais pas trop de mal ». Et puis, ils analysent, parce qu’on en parle avec eux, le fait que finalement, cet enfant est réel dans le film, l’adulte qui l’abuse est réel. Ils prennent conscience que comme s’ils étaient finalement dans la chambre même de l’agression sexuelle, de la soumission sexuelle, qu’ils sont des voyeurs complices. Mais évidemment, au début, le psychisme préfère se dire à lui-même « mais je ne vois que des images, c’est artificiel ». Comme si finalement c’était une mise en scène d’un film, comme si c’était pas du vrai.
Donc, il y a là, on le voit grâce à l’interpellation et à l’espace de parole : ces sujets comprennent mieux ce qui est aussi psychiquement problématique dans leur comportement de voyeurs d’images pédopornographiques.

Mathieu Lacambre, psychiatre hospitalier référent, président de la Fédération Française des Centres Ressources pour les Intervenants auprès des Auteurs de Violences Sexuelles (FFCRIAVS) :

À chaque fois que vous activez vos circuits du plaisir et de la récompense, vous allez inscrire dans votre mémoire que c’était intéressant et qu’il faut y retourner. Et donc du coup, il y a un phénomène de compulsion potentielle. Mais comme le sexe en général : si vous activez de manière exclusive les circuits de récompense en vous masturbant devant des images pornographiques standards, vous allez augmenter la compulsion, vous allez augmenter la dépendance. Et si vous utilisez plutôt des images pédo-porno, et bien potentiellement ça va s’activer de la même manière et vous allez développer une forme de compulsion qui peut ressembler à une forme d’addiction à ce type d’images.

Est-ce que la consommation de ces images, l’utilisation de ces images pour l’excitation, peut inciter au passage à l’acte ?

Walter Albardier, médecin psychiatre au Centre Ressources pour Intervenants auprès d’Auteurs de Violences Sexuelles Ile-de-France (CeRIAVSIF) :

Beaucoup de personnes vont s’arrêter aux images pour satisfaire leur sexualité pédophilique, comme un support, à une activité masturbatoire. Ce que l’on sait en revanche, c’est que, quand on regarde des personnes qui passent à l’acte, une portion importante de ces personnes, parfois juste avant le passage à l’acte, avaient consommé des images pédopornographiques, dans les heures précédentes. Ça veut dire, bien sûr, que c’étaient des gens qui étaient déjà fixés sur ce type de sexualité, évidemment, qui avaient déjà consommé avant, mais aussi que ça avait un effet finalement excitant, qui n’avait pas été calmé par ce visionnage. Autre chose, c’est que — bien sûr — ça entretient, pour certaines personnes, ces fantasmes sexuels.

Anko Ordonez, responsable de la communication de ECPAT France, ONG dont la mission est de lutter contre l’exploitation sexuelle des enfants à des fins commerciales :

Est-ce qu’il y a un lien entre l’exploitation sexuelle des mineurs et la pédopornographie ?

Il y a un lien entre toutes les formes d’exploitation sexuelle de mineurs. Que ce soit dans le contexte des voyages et du tourisme, sur internet, ou au travers des réseaux de traite. Toutes ces formes-là peuvent interagir entre elles. Un touriste qui va abuser d’enfants dans un pays étranger, va certainement prendre des photos, ou des vidéos. Il va certainement les partager. Il va certainement rentrer en contact avec d’autres pédophiles, ou d’autres abuseurs sexuels de mineurs, sur internet. Il va peut-être recommander certains endroits, où le recours à la prostitution infantile est plus accessible. Et toute personne qui possèderait du contenu, ou qui consulte des sites de pédopornographique, est en train de contribuer à ce système d’exploitation.

C’est-à-dire que celui qui utilise des images d’enfants pour son excitation sexuelle, est complice de l’agression sexuelle de cet enfant ?

Oui. Et il alimente un système d’exploitation. S’il y a de la demande, il y aura de l’offre. Et, d’ailleurs, c’est puni par la loi. C’est deux ans de prison. Si vous détenez des images pédo-pornographique, si vous les consultez, ce sera deux ans de prison.

L’intégralité de chacun de ces entretiens est disponible gratuitement sur notre site internet et sur notre chaîne YouTube.