L’interdit de la pédophilie est-il universel ?

Tristan Renard, sociologue au Centre Ressources pour les Intervenants auprès des Auteurs de Violences Sexuelles (CRIAVS) Midi-Pyrénées :

Toutes les sociétés n’ont pas les mêmes normes juridiques, toutes les sociétés n’ont pas les mêmes normes médicales, toutes les sociétés n’ont pas les mêmes normes morales, sociales. Donc nous ce que l’on appelle « pédophilie », en France, se réfère bien souvent au code pénal par exemple. On va se référer à des représentations médicales. Il est donc évident que dans certaines sociétés, la sexualité entre adultes et adolescents ou enfants peut être plus tolérée dans le champ social ou même dans le champ juridique. Les normes ne sont pas les mêmes. Et c’est pour cela par exemple qu’a été créé en 1998 une forme d’exception juridique : dans le code pénal, quand vous commettez un délit ou un crime dans un autre pays, si ce crime ou ce délit-là n’est pas interdit ou n’existe pas dans ce pays-là, vous ne pouvez pas être condamné en France. L’exception, c’est pour les violences sexuelles, et en particulier pour les mineurs, par rapport à la problématique du tourisme sexuel. Les législateurs ont considéré que dans certains pays, il n’existait pas les mêmes interdits juridiques qu’en France concernant les rapports sexuels avec des mineurs, et donc une des exceptions du code pénal qui a été instaurée en 1998, c’est justement de permettre que la justice française poursuive des gens qui auraient des rapports sexuels ou qui ont eu des rapports sexuels avec des mineurs par exemple de moins de quinze ans, bien que ça ne soit pas interdit dans les pays en question.

Est-ce qu’il existe des lois universelles qui interdisent les abus sexuels sur les enfants ?

Non. Ça a été beaucoup discuté en Sociologie et en Anthropologie, sur la question du tabou de l’inceste. Il y a eu plusieurs explications avancées, il y a eu des explications biologisantes, qui serait une forme de rejet un peu naturel, corporel des proches, de nos proches, le fait qu’on ne puisse pas avoir d’attirance sexuelle pour des gens par exemple d’une même famille. Alors ça c’est contesté, quand on regarde les enquêtes sur les différentes sociétés, même en France. Il peut y avoir des rapports sexuels entre frères et sœurs quand ils sont majeurs, c’est autorisé par la loi et ça existe.
Je pense qu’il n’y a pas de lois universelles. Quand on a parlé du tabou universel de l’inceste, c’était l’idée en fait que toute société humaine a besoin d’exogamie. L’exogamie, c’est l’idée que dans le système d’alliance entre individus, on est toujours obligé d’aller vers l’extérieur, donc vers d’autres familles, d’autres sociétés, d’autres cultures, si on veut « se reproduire » socialement. C’était une idée très générale, et qui est tellement générale qu’elle est très peu précise, et elle ne permet pas de montrer les différences qu’il peut y avoir entre les sociétés, entre les époques.
Les interdits sont sociaux, c’est-à-dire qu’ils sont construits selon les époques, selon les sensibilités sociales, selon les cultures, qui fait qu’on va constituer des phénomènes de déviance. On va dire : « Tel type d’acte est déviant ». Ce sont des normes que l’on va élaborer, entre nous : des normes sur la sexualité, sur quelle est la sexualité « normale ». On va considérer que certaines formes de sexualité sont anormales, et tout ça dépend du contexte historique, tout ça dépend de la société.
Aujourd’hui, depuis une quarantaine d’années, une norme sexuelle qui est très forte dans le champ social, dans le discours en tous cas, dans l’idéologie – « idéologie » ce n’est pas péjoratif, ça veut dire « dans le système d’idées » – c’est l’idée du libre-arbitre, c’est l’idée du consentement. Aujourd’hui on le voit bien dans les discours sur la sexualité, c’est l’idée que les individus soient libres de leurs choix, libres de consentir à une sexualité quelle qu’elle soit, qu’elle soit hétérosexuelle ou homosexuelle. Mais cette liberté est entourée par des formes d’interdits, et en particulier sur la question des mineurs parce qu’on considère qu’un mineur ne peut pas consentir, et donc la sexualité par rapport aux mineurs est condamnée aussi par rapport à cette idée du libre-arbitre : l’idée qu’un mineur ne peut pas consentir et donc qu’il n’est pas possible d’avoir une sexualité avec une personne mineure.
Alors ça peut paraître peut-être choquant, relatif ou distant de dire que tout dépend du contexte historique, mais il faut bien avoir conscience qu’il peut y avoir des formes différentes selon les époques et qu’il faut travailler justement cet aspect normatif. C’est-à-dire qu’il faut expliciter les normes, discuter entre nous, parce que c’est quelque chose de très politique au final, c’est quand même quelque chose qui est de l’ordre du choix collectif, de savoir ce que l’on tolère, ce que l’on ne tolère pas. C’est ce qui permet d’expliciter les choses, de ne pas laisser les choses dans le non-dit.

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