Doit-on avoir peur de la pédophilie ?

Roland Coutanceau, psychiatre, psychanalyste, psychocriminologue, expert national, président de la Ligue Française pour la Santé Mentale :

Si on interroge les gens dans la rue, pour eux, le pédophile c’est le pédophile du fait divers, celui qui est passé à l’acte. Or, on peut être pédophile dans sa tête et ne jamais passer à l’acte. Ce n’est pas plus étonnant qu’il passe à l’acte que si je dis en tant que sexologue, et ça peut choquer certaines personnes : beaucoup d’hommes adultes, par exemple, ont des fantasmes de viols, ils vont jamais faire un viol.
Donc, le fantasme c’est une chose, on est dans le monde de l’imagination, on est même dans le monde de l’imagination avec ce qu’on appelle la vie auto-érotique, la masturbation, mais ça ne préjuge pas, ça n’entraine pas forcément qu’il y ait passage à l’acte.

Tristan Renard, sociologue au Centre Ressources pour les Intervenants auprès des Auteurs de Violences Sexuelles (CRIAVS) Midi-Pyrénées :

Quand on pense « pédophile » on pense à qui ? On pense à Marc Dutroux, on pense à Evrard, on pense à un tas de criminels un peu « connus ». Je pense que ça fait peur également, parce que derrière la pédophilie, il y a l’idée de la folie criminelle, c’est-à-dire qu’il y a l’idée de gens qui sont malades, l’idée qu’il y a des gens qui agissent de manière irrationnelle, à la différence par exemple d’un tueur. Alors, un tueur, ça peut faire peur quand c’est un psychopathe qui va tuer des gens un peu au hasard ou de manière un peu rituelle, je ne sais pas, mais quand un mari tue sa femme, quand un grand bandit tue un autre grand bandit, peut-être que ça fait moins peur parce que les gens se disent : « Il y a une forme de logique derrière ». Ça ne veut pas dire que cette logique est valable, cette logique est dramatique, mais les gens rationalisent.
Et je crois que derrière la pédophilie, il y a une forme de peur, parce que les gens irrationnalisent, ça veut dire qu’on refuse quelque part aussi d’interpréter socialement la question de la pédophilie, on refuse d’interpréter socialement la question de la sexualité des mineurs, la question des fantasmes : pourquoi ces fantasmes existent dans le champ social. Par exemple, la question de la pornographie : pourquoi dans la pornographie sont véhiculés des fantasmes autour de corps juvéniles ? Des corps sans poils, des corps impubères, des corps jeunes, etc. Je pense que c’est ces raisons-là, et puis il y a d’autres raisons : il y a le fait qu’aujourd’hui l’enfant a pris une place importante comme cause sociale, comme élément de protection sociale, ce qui fait que toucher un enfant, pas seulement du point de vue des violences sexuelles mais du point de vue des agressions, est très mal vu socialement. Les gens sont beaucoup plus sensibles à ce type d’acte qu’ils ne l’étaient auparavant.
D’autre part, la pédophilie quelque part se rattache à la mise en cause de certaines figures sociales, de certaines institutions sociales. Évidemment, on a tous en tête les affaires qui touchent l’Église depuis maintenant une vingtaine d’années, qui démontrent quelque part par une forme d’institution secrète, hypocrite, qui va couvrir ce type d’actes, et puis il y a la même chose avec les instituteurs. L’Éducation Nationale, ce lieu où l’on va éduquer les enfants, c’est un lieu où il y a aussi des violences sexuelles, commises en plus par des gens qui sont chargés d’éduquer des enfants. C’est aussi la question de la famille : oui, il y a des violences sexuelles dans la famille, du coup ça remet en cause cette idée que la famille serait un lieu de protection de l’enfance. Pas du tout. Dans les familles, on le sait, majoritairement ce sont là que se déroulent la plupart des violences sexuelles. Donc je pense que c’est pour ça aussi que ça fait peur, c’est parce que c’est rattaché à un ensemble de choses qui viennent bouleverser des représentations.

Mathieu Lacambre, psychiatre hospitalier référent, président de la Fédération Française des Centres Ressources pour les Intervenants auprès des Auteurs de Violences Sexuelles (FFCRIAVS) :

La pédophilie, et souffrir d’attirance sexuelle vers des enfants, ce n’est pas un crime. Alors, sur le plan moral ça pose question mais sur le plan médical, psychiatrique, c’est un trouble qui mobilise des soins spécifiques et adaptés. Et donc face à ce qu’on peut considérer comme un problème – mais qui est un problème de santé – on a des réponses de santé. Le problème c’est l’hypocrisie, doublée du silence et du secret, qui règnent autour de cette question. Donc au plus on pourra briser la glace et au meilleur seront les résultats en terme de prise en charge, et moins il y aura de victimes. Au plus on fait la chasse aux loups-garou et aux sorcières, au moins on y arrivera.
Donc parlons-en le plus possible, sereinement, calmement, apportons des réponses, et ensuite on aura de moins en moins de problèmes. Et moins il y aura d’enfants agressés, abusés, traumatisés, moins il y aura d’adultes en souffrance.

L’intégralité de chacun de ces entretiens est disponible gratuitement sur notre site internet et sur notre chaîne YouTube.