Abus sexuels des enfants : comment se fait l’audition d’un enfant ?

Vous les recevez ici ?

Violaine Chabardes, adjudante-Chef, commandant la Brigade de Prévention de la Délinquance Juvénile (BPDJ) de Lyon, Gendarmerie nationale :

Oui, tout à fait.

Il y a des auditions, une caméra, des jouets… Donc vous les mettez en confiance et ensuite vous leur posez des questions ?

Notre principale mission, c’est vraiment de recueillir la parole de la victime, avec tout le cérémonial qui permet de pouvoir travailler avec ces enfants et de les rassurer, c’est vraiment primordial. Ensuite, on leur pose des questions, on essaie de savoir ce qu’il s’est passé dans les faits, ou de savoir quelles ont été leurs émotions au moment des faits et après les faits, ce qui me parait important. C’est plutôt une prise en charge générale et beaucoup plus globale de la victime.
Concrètement, on prend une demi-journée par enfant, on les accueille ici, avec les parents, et on répond à toutes les questions, avant que nous posions des questions à l’enfant. L a première question qu’ils vont nous poser, c’est combien il va y avoir d’enquêteurs pour parler avec eux. Souvent on est deux, on essaie d’être deux parce que c’est plus confortable pour nous. On a aussi parfois la question de savoir si on va être en tenue de Gendarme ou si on va être en tenue civile. C’est plutôt une question qui va être posée par les parents que par l’enfant. On s’est rendu compte, dans notre expérience, que pour un enfant, un Gendarme est habillé en bleu, et au moins il sait à qui il s’adresse. Ça ne les gêne pas du tout, voire au contraire ça peut les rassurer. Et puis la question qui est posée parfois porte sur le sexe de l’enquêteur : est-ce que ça va être toujours des filles ou des femmes Gendarmes qui vont procéder aux auditions. On leur dit que non, pas forcément, donc ça va être en tout cas un professionnel. Même si c’est un homme qui pose des questions à cet enfant, ce n’est pas parce que c’est un homme qu’il va cautionner, évidemment, les faits qui ont été commis, et ce n’est pas parce que c’est un homme qu’il n’est pas capable d’entendre et qu’il n’est pas professionnel.

Vous êtes formés comment ?

On a déjà une formation interne, faite par la Gendarmerie, qui est une formation sur la psychologie des enfants, sur les techniques d’enquête. Ensuite, on a une formation sur le protocole des auditions : comment on pose des questions. L’entretien non subjectif, ce qu’il en est, en quoi il consiste. Ensuite on a tous des formations, soit universitaires, soit on a une formation locale. Pour ma part j’ai fait un DU de victimologie et de psychopathologie des enfants, ce qui m’aide à comprendre et à améliorer nos techniques. Et puis il y a forcément l’expérience, parce que c’est vraiment notre cœur de métier. On voit en moyenne 300 enfants par an, ce qui fait que même si tous les cas sont différents, même si l’enfant est toujours unique, on s’améliore dans la technique et on arrive vraiment à être le plus objectif possible.

C’est-à-dire qu’interroger un enfant, c’est un métier, il faut être formé à cela ?

Non seulement il faut être formé, mais il faut toujours travailler dans l’humilité, se dire qu’on n’obtiendra pas forcément les réponses à nos questions. C’est compliqué pour un enquêteur, parce que dans les autres procédures, on arrive souvent à la finalité. Là, pas forcément, c’est-à-dire qu’on a affaire à des enfants, qui restent des enfants, et qui sont victimes de faits d’agression sexuelle. Ce qui veut dire que parfois on n’atteint pas notre objectif, et à la fin de l’entretien, on ne sait toujours pas ce qu’il s’est passé. Il faut le savoir et il faut vivre avec cet état de fait. Mais en tout cas il faut être formé évidemment, sinon cela peut être terrible pour l’enfant, parce qu’on peut le conforter dans sa culpabilité et faire des dégâts sur cet enfant, mais aussi au niveau de l’enquête. Il faut vraiment le moins suggérer de réponses possibles, ou en tous cas ne jamais suggérer de réponses à l’enfant.

Et c’est cela que les parents ou les adultes ont du mal à faire quand ils interrogent un enfant ?

Oui.

C’est-à-dire qu’ils peuvent suggérer, sans le vouloir, des réponses, et l’enfant va répondre oui ou non, simplement parce qu’il pense que c’est la bonne réponse ?

Exactement, au plus on va lui poser des questions, au plus son discours va être altéré ou modifié. Je compare souvent la mémoire de l’enfant, ou en tout cas sa parole, à une scène de crime. Au plus on va la piétiner, au moins on va avoir des résultats. On travaille avec nos collègues Gendarmes sur le terrain, ils ont l’habitude de travailler avec nous. Ils le savent désormais, et jamais ils ne vont poser de questions à l’enfant avant que nous puissions intervenir.

C’est-à-dire que les parents ne doivent pas chercher à fouiller. S’ils sont au courant, s’ils ont un doute, s’ils ont une idée, des preuves, s’ils sont témoins ou s’ils entendent quelque chose, il ne faut pas aller trop embêter l’enfant avec des questions ?

En tout cas, le moins possible. Par contre, ce qu’il faut, c’est écouter l’enfant et l’entendre. C’est important, parce que plus on lui dit « Tu peux me parler », si l’enfant le fait de lui-même et sans qu’on le questionne, c’est important aussi qu’il soit en confiance avec ses parents. Mais il ne faut surtout pas le questionner. En tout cas laisser sa parole la plus intacte possible pour qu’on puisse travailler après. Mais, paradoxalement, les parents ne vont pas forcément questionner, parce que c’est terrible aussi, d’entendre certaines choses. Et peut-être que l’enfant, pour protéger ses parents, aura tendance à minimiser ou à occulter certains faits.

C’est-à-dire que l’enfant a un instinct qui protège aussi ses parents, il sait que certaines de ses paroles peuvent blesser ses parents, et il préférera se taire plutôt que de risquer de faire de la peine ou du mal à ses parents ?

C’est ça. D’ailleurs ici dans la technique, dans le protocole que nous avons mis en place, jamais les parents ne sont présents avec l’enfant quand il est auditionné. Ça nécessite un accompagnement des parents : on leur explique la technique et on leur dit que c’est plus pour les protéger que l’inverse. Dans le cadre de la procédure, s’ils veulent vraiment voir ou entendre ce qu’il s’est passé, ils auront la possibilité légale de le faire, mais en en tout cas pas ici et pas sur le moment. Parce que c’est terrible, parfois, d’avoir des détails de cette histoire, et c’est vrai que l’enfant est attentif au comportement des adultes, il va essayer de voir comment on va encaisser tout ce qu’il nous dit. On le voit très bien dans les vidéos, quand on les enregistre : ils vont nous parler de la situation, et puis ils vont nous regarder, pour savoir comment on réagit. Et c’est là qu’il faut être vraiment neutre et ne pas réagir à ce qu’il va nous dire, et au contraire, favoriser encore plus sa parole. Moi je dis toujours : « Je peux tout entendre, tu peux y aller, je suis capable de tout entendre », et j’essaie de rester le plus neutre possible, en tout cas de ne pas laisser apparaître mes émotions.

Alors que la plupart des gens n’auront pas cette capacité…

Bien sûr, c’est un métier particulier, c’est vraiment une profession particulière et on peut vraiment faire des dégâts si on ne suit pas ce protocole. Parce que l’enfant va adapter son discours au discours des parents, aux réactions des parents et de l’entourage, et parfois au fort questionnement des parents. Et cela peut vraiment faire en sorte qu’une enquête n’aboutisse pas ou que cet enfant ne soit pas cru au final, ce serait dommage.

Comment est-ce que ça se passe, l’audition d’un enfant ?

Alors, on les auditionne toujours à deux enquêteurs. Donc un qui va mener l’entretien et l’autre qui va être plus en recul, et qui va poser des questions, on va dire, subsidiaires, ou à la fin. Pour celui qui mène l’entretien, la première question qu’il va poser à l’enfant, c’est : « Est-ce que tu sais pourquoi tu es là ? Et est-ce que tu sais à qui tu parles ? ».

Alors, première question « Est-ce que tu sais à qui tu parles ? » il va répondre « À un Gendarme ? » « D’accord, et à quoi ça sert un Gendarme ? » Par réflexe, les enfants nous disent qu’un Gendarme, ça sert à mettre des PV au bord de la route. On leur dit que oui, c’est le cas, « Mais toi, tu n’es pas un chauffeur, tu ne conduis pas, donc ce n’est pas pour toi ». Deuxième réponse, instinctive : « C’est pour attraper les voleurs ». « Mais encore une fois, toi tu n’es pas un voleur, tu ne conduis pas, donc on n’est pas là pour ça. » Et petit à petit, dans le questionnement, on va arriver à faire dire à cet enfant que le Gendarme, il est là pour le protéger. On ne va pas commencer l’entretien tant qu’il n’aura pas compris cela, qu’on est là non pas pour le juger ou le punir, mais vraiment pour le protéger. Une fois qu’on a ça, on a gagné pas mal de choses pour la suite.

Deuxième question : « Est-ce que tu sais pourquoi tu es là ? » Parce qu’on a des enfants qui font l’objet d’un signalement, et qui n’ont pas forcément été agressés, ou qui n’ont pas forcément de révélations à faire. C’est rare, mais ça peut être le cas. Donc on le laisse vraiment nous expliquer, lui, pourquoi il est venu et ce qu’il a à nous dire. Généralement, il a des choses à nous dire, et certains enfants vont pouvoir les développer, et ont du recul, peuvent structurer leur discours, et nous disent vraiment ce qu’ils ont subi. Pour d’autres, ça va être juste un mot, ou juste une bribe de mot, ou une phrase. Et à partir de son récit, libre, on va questionner tous les mots, et on va essayer de comprendre si les termes employés par cet enfant correspondent bien à ce qu’on en pense. Je vous donne un exemple… J’ai eu un enfant qui m’a dit, « Je suis là parce que mon papa se promène toujours tout nu » ; « D’accord, tu peux me dire ce que ça veut dire, « tout nu » ? ». Il me répond : « Bah tu sais bien, il n’a pas de t-shirt ». Donc lui, dans sa tête, ça voulait dire torse nu. D’où l’importance de requestionner les termes, et qu’il nous explique différemment ce qu’il a voulu dire. Là il me dit qu’il n’a pas de t-shirt, d’accord. « Et est-ce qu’en bas il avait quelque chose ? » — « Oui, il avait un pantalon ». Donc on est vraiment sur la même longueur d’onde, et tout au long de l’entretien, on va questionner tous les termes de l’enfant, jusqu’à ce qu’on puisse aboutir à l’acte, et qu’il nous explique vraiment l’acte. Il ne faut vraiment pas suggérer les réponses à l’enfant, lui laisser le plus possible la parole, que tout vienne de lui.

Ce qui est important c’est d’expliquer qui est l’agresseur pour lui : si c’est un adulte, si c’est un enfant, si c’est un homme, si c’est une femme… qui il est aussi par rapport à lui. Est-ce que c’est quelqu’un de la famille ? Est-ce que lui, il pense qu’il est de la famille ? Si c’est un beau-père, un frère, ou un demi-frère ou un « quasi-frère » comme ils nous disent parfois. C’est important aussi, ça signifie beaucoup de choses. Et puis quand on va arriver par le biais du questionnement, sur l’acte, là encore une fois, vraiment, lui laisser la possibilité de s’exprimer en toute objectivité, et lui poser des questions ensuite, particulières ou plus précises, sur ce qui s’est passé, où là techniquement, on a besoin de savoir s’il y a eu pénétration ou pas, quels ont été les actes, combien de fois, ce qui s’est passé vraiment, ce qu’on l’a obligé à faire… Avec des enfants qui sont parfois dans l’émotion. En essayant de prendre le plus de temps possible pour qu’ils puissent s’exprimer librement. Et au final, c’est le ressenti : qu’est-ce qu’ils ont ressenti quand ils ont subi cet acte, qu’est-ce qu’ils pensent, comment ils voient l’agresseur, est-ce qu’ils peuvent exprimer le sentiment de l’agresseur aussi ?

Et la dernière question qu’on va leur poser, c’est ce qu’ils pensent de la situation et ce qu’ils aimeraient qu’il se passe maintenant, à partir d’aujourd’hui. Et là on est surpris de la réponse, parce que, rarement ils nous disent « Je veux que l’auteur soit emprisonné, soit puni ». La plupart du temps, ce qu’ils nous disent, c’est qu’ils veulent que ça s’arrête, et ils veulent qu’on les croie. Et à partir de là, on essaie de les encourager ou de les féliciter d’être venus jusqu’à nous. On leur dit que ce n’est pas facile, que ça va encore être difficile dans leur parcours parce que ce n’est pas terminé, mais qu’en tout cas, ils ont fait ce qu’il fallait, et qu’ils vont pouvoir passer à autre, que c’est le moyen pour pouvoir passer à autre chose.

L’intégralité de chacun de ces entretiens est disponible gratuitement sur notre site internet et sur notre chaîne YouTube.