Abus sexuel : est-ce que les enfants disent toujours la vérité ?

Roland Coutanceau, psychiatre, psychanalyste, psychocriminologue, expert national, président de la Ligue Française pour la Santé Mentale :

Il y a une période où en pensait que -si on résume, dans le rétroviseur- les adolescents, surtout, les adolescentes, pouvaient déclarer des choses qui étaient fausses : c’était la mythomanie chez l’enfant. On peut penser au film d’André Cayatte « Les Risques du métier » où on voit une adolescente qui accuse à tort son professeur, donc là, on se méfiait des enfants. Ensuite, on a eu la médiatisation, dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix dans toutes les démocraties de l’inceste et de la pédophilie, là on s’est dit : « Là, on passe à travers des … » donc on a presque été tellement obsédé par l’idée de passer à travers qu’on s’est dit « les enfants disent toujours la vérité, un enfant qui dit qu’il a été agressé, ça peut pas s’inventer ». Donc il y a eu cet excès-là. Ensuite, évidemment, on a eu Outreau, où des adultes, en tous cas in fine, ont été considérés comme accusés à tort, et puis on voit aujourd’hui de nouveau beaucoup de questionnements autour de la parole de l’enfant.

Finalement, la parole de l’enfant, comme la parole d’un adulte qui prétend, qui dit qu’il a été agressé, ça doit s’écouter, il y a une intelligence de l’écoute, mais ça doit passer au tamis de : « est-ce que c’est quelque chose qui a été vécue ou quelque chose qui peut avoir été répétée ? »
Dans une des grosses affaires en France, un enfant m’a dit « ben les autres le disaient alors je l’ai répété » et après il était prisonnier de son mensonge, y avait plus de marche arrière, donc au fond, regardez, je vais donner quelques éléments que j’utilise moi mais en essayant de les donner de façon très compréhensive : on est un adulte, on est un parent, on a un discours, qu’est-ce qu’on peut en faire ?

1. Est-ce que l’enfant nous dit quelque chose qui est assez concret ? Est-ce que, ce qu’il raconte, c’est concret ? Ou c’est « quelqu’un m’a fait du mal », on peut rien en dire ? Est-ce que c’est concret, est-ce que c’est précis, est-ce que c’est détaillé ? Est-ce que c’est prononcé avec ses mots à lui, pas des mots d’adultes ? Premier élément.

2. Est-ce qu’il y a du matériel émotionnel ? Si on a vécu, ça, on se doute qu’en le racontant, l’enfant est ému ou il dit qu’il était ému ou perturbé au moment où il l’a vécu. Donc on recherche des émotions.

3. On recherche qu’est-ce qui s’est passé dans sa tête entre le moment où ça s’est passé et le moment où il m’en rend compte, le moment du dévoilement. Et pourquoi il le dit la première fois à telle personne ? Quel est le sens du fait qui fait qu’à cette personne, il a pensé le dire ? Est-ce que la personne l’a cuisiné ou est-ce que c’est venu spontanément ? Et puis y a des signes post-traumatiques : des troubles du sommeil, des rêves, des cauchemars, des flashs, des diminutions de la capacité de travailler, des signes fonctionnels chez l’enfant (on a une boule dans la gorge… etc.), des troubles de signes fonctionnels chez l’adolescent ?

Donc au fond, voyez, c’est une série de choses qui fait qu’un discours d’enfant peut être considéré -puisque maintenant, on emploie plus le mot « crédibilité »- … Est-ce que c’est cohérent ? Est-ce que ça tient le coup ou c’est un peu flou, c’est un peu vague ? C’est compliqué.

Aujourd’hui, évaluer la parole des enfants, souvent c’est vrai, d’où l’intelligence d’être dans l’écoute, mais en même temps, il y a effectivement des situations où, in fine, on n’aboutit pas à quelque chose qui s’est véritablement passé. Donc c’est compliqué. Là aussi : vérité du cas par cas, qualité de l’écoute, mais aussi intelligence des adultes à faire le tri, à essayer de voir comme on dit dans le langage courant « si c’est du lard ou du cochon ». Est-ce que ça tient ou est-ce que ça tient pas ? Et puis je vais le dire parce que c’est compliqué, ça m’est arrivé rarement mais il y a des affaires ou même pour des experts professionnels, c’est indécidable. Plus l’enfant est petit, plus l’enfant s’exprime mal, plus l’enfant a une mauvaise mémoire, plus parfois -il faut le reconnaître-, c’est difficile d’authentifier, d’avoir un minimum de certitude que c’est vrai, et puis parce que c’est aussi l’enjeu de la condamnation d’un être humain. Donc la parole de l’enfant ça doit s’écouter, il y a beaucoup de progrès pour la qualité et le contexte de l’écoute, pour accoucher de sa parole, et en même temps, il faut pas toujours prendre la parole de l’enfant pour argent comptant. Voilà un petit peu la difficulté là aussi, et plus l’enfant est petit, plus c’est un vrai défi d’évaluer la parole de l’enfant.

Odile Verschoot, psychologue clinicienne en milieu pénitentiaire, présidente de l’Association pour la Recherche et le Traitement des Auteurs d’Agressions Sexuelles (ARTAAS) :

Les enfants ont envie que ça s’arrête. Ils ne cherchent pas forcément à faire exploser la famille, ou le réseau amical, ou à faire fermer la catéchèse ou l’association sportive, et donc au-delà de dénoncer leur mal-être, leur souffrance, leur désaccord sur ce qu’on leur impose, ils perçoivent bien, —et l’auteur n’aura pas manqué de leur souligner— que toute révélation va entraîner des réactions en chaine absolument catastrophiques.

Un tremblement de terre dans sa vie d’enfant. Tout va être bousculé.

Voilà. Donc comment à la fois punir sans que l’enfant ou le jeune se sente coupable d’exploser la famille qui tout d’un coup n’a plus de ressources ? Donc d’un côté on lui dit « t’as bien fait de parler » et en même temps ils lui en veulent parce qu’il n’y a plus les ressources financières… et puis lui dire « qu’il a envoyé Papa ou le voisin ou le tonton en prison, que s’il n’y a plus d’entraineur de foot alors qu’ils allaient gagner je ne sais quel championnat c’est de sa faute » donc au-delà de sa souffrance et de son envie, de son désir bien-fondé que tout ça s’arrête, il se rend bien compte qu’il va provoquer vraiment une catastrophe et qu’on va bien le lui reprocher, pas tout le monde, mais on va le lui reprocher, donc c’est lourd pour un gamin.

L’intégralité de chacun de ces entretiens est disponible gratuitement sur notre site internet et sur notre chaîne YouTube.